Habitats et territoires

Dans l’occupation des sols, le groupement de populations en habitats perchés, plus ou moins étendus, même temporaires ou conjoncturels, est un phénomène qui est bien attesté en Provence depuis la fin du Néolithique et le début de l’âge du Bronze. Les exemples du col Sainte-Anne à Simiane-Collongue ou de la Citadelle à Vauvenargues en sont des illustrations. Il apparaît dès lors, comme au long de l’âge du Fer, une très grande variabilité dans l’ampleur constatée ou supposée des établissements fondés par ces groupes humains (de 0,1 à 10 ha, mais une majorité entre 0,3 et 4 ha), et dans la nature des emplacements choisis. Ces rassemblements de familles, issues d’un clan ou de populations plus composites, vont créer sur les territoires de véritables villages, bourgs ou bourgades de centaines, voire, dans quelques cas, de milliers d’individus, comme à Entremont au cours du IIe s. av. J.-C. La totalité des habitats groupés connus sur la commune d’Aix-en-Provence et aux alentours, sont établis sur des hauteurs et sont souvent qualifiés d’oppidums quand ils sont fortifiés. Mais tous ne le sont pas, ou ne le paraissent pas, du moins à certaines étapes de leur existence.
Au vu des volumes de pierres transportées, il est certain que le système défensif d’un site perché - courtine et porte à recouvrement, renforcées ou non de bastions - est avant tout une création contraignante pour les populations agricoles impliquées. Leur réalisation est donc hautement signifiante d’une forte hiérarchisation de la société. C’est bien sûr la fonction de barrière protectrice qui est primordiale pour les communautés qui s’y établissent, comme pour les productions rassemblées de leurs activités agropastorales et artisanales. Les caractères plus monumentaux qui donnent de ce fait à l’enceinte un rôle hautement valorisant, apparaissent dès la fin du premier âge du Fer près de Marseille, mais bien plus tardivement dans la région aixoise, seulement au cours du IIe s. (Entremont 1 et 2 ; Pierredon). Mais dans nombre de cas, le caractère modeste des superficies encloses laisse supposer que la fonction de protection des récoltes a pu primer sur celle du rassemblement humain, déterminant ainsi de véritables greniers fortifiés.


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Oppidums du Baou de l’Agache et du Tonneau - Belcodène

Parmi les premiers habitats perchés de la commune, relevons celui du Clos Marie-Louise, un éperon de superficie réduite barré par une élévation de terre de datation imprécise, peut-être du Bronze ancien. L’installation d’une modeste habitation dans une dépression et la présence d’une zone de rejets proche, contenant une sédimentation allant du Bronze final au premier âge du Fer, suggèrent alors une réoccupation du plateau. Découvert lors des recherches réalisées en préalable aux travaux du TGV Méditerranée, ce site est contemporain des installations de hauteur de Simiane-Collongue, au sommet de la chaîne de l’Étoile ou du plateau du Baou-Roux à Bouc-Bel-Air avec ses constructions sur poteaux, sablières et possibles planchers. Certains murs de terrasse peuvent acquérir une fonction de type défensif, comme au Bayon de Saint-Antonin, et annoncer les premières véritables fortifications de la seconde moitié du premier âge du Fer.

Dans l’arrière-pays de Marseille, la multiplication des habitats groupés en position perchée, entre 600 et 400 av. J.-C., paraît se faire par étapes. D’abord assez discret au cours de la première moitié du VIe s. (la Chaberte à Rognes), le phénomène gagne ensuite en ampleur jusque vers la fin du Ve s., en parallèle au développement croissant des relations commerciales avec les Grecs de Marseille et plus généralement avec l’ensemble du monde méditerranéen.

Notre-Dame-de-Consolation - Jouques

Ces liens économiques tissés avec la ville grecque ont été non seulement un élément attractif et stimulateur des capacités de production des cultures locales, mais aussi un facteur dynamisant de la structuration sociale et du renforcement de leur hiérarchisation. Qu’ils soient fortifiés ou non, ces habitats commencent à se diversifier dans le choix de leur implantation topographique et les superficies occupées (de 0,3 à 5,5 ha). Globalement, la tendance de ces petites agglomérations est à se protéger par l’édification de fortifications en pierres sèches. Mais la majorité de ces constructions posent des problèmes de datation. Les attributions aux VIe ou Ve s. des enceintes précédentes de Belcodène, mais aussi celles de la Chaberte à Rognes, de la Citadelle à Vauvenargues ou du Pas de la Couelle à Trets, reposent essentiellement sur le mobilier découvert à proximité. D’autres habitats groupés contemporains sont d’ampleurs mal définies, et sans doute non fortifiés, comme Notre-Dame-de-Consolation ou Sainte-Anne de Goiran à Jouques ou la Tête de l’Ost à Mimet.

Seuls les habitats fouillés donnent une information sur leurs aménagements intérieurs et leurs activités économiques. En dehors de la commune d’Aix-en-Provence, on relèvera le Baou-Roux à Bouc-Bel-Air. Aucune enceinte n’y a été identifiée, mais des vestiges de constructions traditionnelles ont été exhumés dans un secteur occidental et une zone dévolue au stockage (vases en terre crue, puis premiers doliums) a même été repérée. Il est intéressant de constater que le besoin d’un habitat mieux structuré à l’aide de murs porteurs en briques de terre crue sur solins de pierres sèches, ne se fait pas ici sentir avant la fin du Ve s., contrairement à plusieurs habitats proches du littoral.
Les grottes et les abris encore habités durant l’âge du Fer répondent à un mode d’occupation temporaire ou saisonnier, probablement en marge des habitats permanents. Pour le premier âge du Fer, on citera la Baume de l’Eygrou à Simiane-Collongue, et le Mourre de la Barque à Jouques, occupé entre 750 et 650 av. J.-C., ou encore la grotte du Grand Trou à Mimet et la grotte des Blaireaux à Vauvenargues. Ce phénomène se poursuit au second âge du Fer comme à Notre-Dame-de-Rot à Simiane, ou devant l’abri des Fours à Aix-en-Provence, où s’est implanté un habitat saisonnier de la fin IIe au Ier s. av. J.-C.

Alignement de foyers à pierres chauffées, recoupés par des tranchées de plantation antiques - Ravanas, Aix-en-Provence

Sur les territoires, les prospections ont révélé de nombreuses traces agraires ou des zones d’épandage de mobilier témoignant de la mise en valeur de terroirs situés aussi bien en plaine, que dans des vallons, sur des piémonts ou des plateaux, sans doute en relation avec des fermes ou villages agricoles proches. Les fosses, silo et alignement de foyers à pierres chauffées du quartier de Ravanas à Aix-en-Provence se rattachent au début de cette époque, de même que les découvertes de la rue des Bœufs. Des traces similaires et peut-être un petit hameau rural ont également été repérés à Velaux (site de La bastide Neuve III), à Gardanne ou au pied de l’oppidum du Baou-Roux, au VIe s. Le stockage des produits agricoles semble alors se faire préférentiellement en silos enterrés. Ainsi, outre Ravanas, des silos d’une profondeur de 2,50 m, aux parois rubéfiées et recouverts d’une dalle, ont été observés aux Aires de Saint-Estève-Janson, à Beaulieu près de Rognes et sur le site d’Avon II, à Gardanne. À Aix encore, on peut également citer le site de Subreville, en limite ouest du territoire communal, où a récemment découvert un habitat daté entre 550 et 400 av. J.-C..


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Documents joints

Oppidum vu du village - Pierredon, Eguilles

Au début du second âge du Fer (IVe et début du IIIe s. av. J.-C.), on constate une apparente déprise ou, plutôt sans doute, un déplacement de population dû aux bouleversements politiques et culturels engendrés par une période de paupérisation au sein des communautés agricoles les plus dépendantes des échanges méditerranéens alors en mutation. Si l’on ne peut écarter les courants migratoires contemporains, comme ceux liés à l’expansion celtique vers l’Italie du Nord, voire jusqu’en Anatolie comme le suggère l’histoire de l’aristocrate provençal Cavaros (rapporté plus tardivement par Aristodème de Nysa, petit-fils de Posidonios d’Apamée), il faut surtout envisager à cette époque de profondes transformations dans la gestion des territoires et, par conséquent, dans les modes de l’habitat associé.

Dans le courant du second âge du Fer (IIIe et début du IIe s. av. J.-C.), certains habitats perchés antérieurs, désertés au début du IVe s., sont réoccupés au cours du IIIe s. C’est le cas du plateau du Baou-Roux, réinvesti sur une superficie d’un hectare, mais sans fortification archéologiquement associée, malgré la présence relevée d’un système défensif à bastions quadrangulaires (non clairement datée). Les constructions y sont désormais à murs porteurs et toitures en terrasse. Il en va de même vers le milieu du IIIe s. sur la colline de Pierredon.

Oppidum vu du Nord-Est - Le Mitronet, Puyloubier

Sur la partie sommitale de cette éminence isolée au centre de la plaine d’Éguilles, les fouilles ont reconnu, sur environ 0,3 à 0,5 ha, une agglomération entourée d’une enceinte à bastions quadrangulaires. Les caractères structurels (ampleur, enceinte) et fonctionnels (rôle primordial de stockage agricole), ainsi que la chronologie de Pierredon (entre 250 et 175 av. J.-C.) se retrouvent dans d’autres habitats groupés tel celui de la Borie du Loup à La Roque d’Anthéron. Dans ce petit village de 0,13 ha qui domine la vallée de la Durance, les pièces sont disposées contre le mur d’enceinte, déterminant ainsi une aire centrale. Comme Pierredon, la Borie du Loup est violemment détruite vers 180-170. D’autres petites agglomérations à vocation agricole sont également désertées ou brutalement anéanties dans le premier quart du IIe s., tels le Mitronet à Puyloubier ou le Baou-Roux à Bouc-Bel-Air. Ces destructions s’intègrent dans un processus militaire déjà caractérisé dans la proche région de Marseille. Il résulte très certainement des conflits récurrents entre les Massaliotes et les différents intervenants indigènes, voire de ces derniers entre eux. Pourtant, en dépit de ce climat d’animosité, on constate que l’attrait des produits de consommation comme de l’architecture méditerranéenne se renforce parmi les sociétés indigènes. Ainsi les principes défensifs et leurs formes valorisantes (bastions parfois rapprochés et répétitifs) sont alors de plus en plus formellement inspirés de leurs modèles.


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Vaste plate-forme rocheuse accueillant un habitat du second âge du Fer - La Quille, Le Puy-Sainte-Réparade

Dans la première moitié du IIe s. av. J.-C., le phénomène lancé à la fin du siècle précédent s’accentue fortement, avec l’émergence de nouvelles installations qui sont toujours des regroupements d’agriculteurs, veillant sur le stockage de leurs récoltes. Il en est ainsi de la première implantation d’Entremont. Les fouilles n’y ont pas reconnu de vestiges d’une installation pérenne antérieure, à l’exception de ceux remployés d’un sanctuaire, signe révélateur de la notoriété cultuelle du lieu, en tout cas de sa position stratégique dans les rapports politiques de la région. La construction d’une enceinte à bastions quadrangulaires rapprochés, délimite un habitat restreint de 0,9 ha, intérieurement structuré avec une remarquable régularité, due à l’usage très probable de principes métrologiques. Disposées en îlots quadrangulaires ou en files, les pièces d’habitations sont petites et s’ouvrent sur des voies de desserte. Toutes les constructions sont à murs porteurs, peut-être en briques de terre cru, sur solins en pierres sèches. Les toitures sont également toujours en terre. Il n’est pas établi qu’un premier étage complétait, à cette époque, les pièces du rez-de-chaussée destinées essentiellement à la vie domestique (foyers), au stockage (doliums, silos), ainsi qu’à un petit artisanat utilitaire dont celui du métal. Par son ampleur limitée et ses activités artisanales restreintes, cet habitat (dit « Entremont 1 ») se place dans la continuité des petites agglomérations de la fin du IIIe s. Il montre cependant un souci de régularisation de l’espace, certes encouragée par une topographie favorable, mais relevant aussi d’une volonté politique de valorisation des élites régionales au travers des habitats groupés fortifiés dont elles ont la charge, véritables places fortes très identitaires sur les territoires. Même si cette petite agglomération a été remaniée peu après, elle apparaît emblématique d’une première étape de restructuration de la région aixoise après la période conflictuelle de la génération précédente.

Vue aérienne - Meynes, Aix-en-Provence

Les autres habitats groupés créés dans le courant du second quart et au milieu du IIe s. ont des antécédents variés. Ils peuvent se répartir en deux grandes catégories : les nouvelles fondations et celles qui se placent dans la continuité des occupations immédiatement antérieures. Les habitats fortifiés à cette époque, qui ont été fouillés sur des superficies plus ou moins étendues, fournissent tous des informations sur les étapes de leurs aménagements, de leur abandon ou de leur destruction, sur les formes du bâti et leurs technologies architecturales, sur certains agencements collectifs ainsi que sur les pratiques domestiques, les activités culturales, vivrières et artisanales.
Se rattachent à la première catégorie les oppidums de la Tête de l’Ost à Mimet (de l’ordre d’un hectare) ou de la Quille au Puy-Sainte-Réparade qui surplombe plusieurs sites de plaine attestés dès le premier âge du Fer (100). Ce site, seulement prospecté, montre une fortification soignée en moyen appareil qui délimiterait une superficie de 1,8 ha au cours du IIe s. av. J.-C. On peut également ajouter ceux du Mont Olympe à Trets (seconde enceinte de 2 ha, avec bastions quadrangulaires et porte à recouvrement), du Puech de Valoni à Vernègues (3,7 ha), de l’Infernet au Tholonet (2 ha, avec vestiges d’une enceinte soignée et élément de bastion quadrangulaire), voire de Meynes à Aix-en-Provence (sur une dizaine d’hectares ?). Il est intéressant d’associer à ce mouvement de régénérescence des habitats groupés de hauteur, les rassemblements de population plus modestes, sur sites non fortifiés, et qui étaient déjà actifs au cours du premier âge du Fer (le Col Sainte-Anne à Simiane-Collongue, sur la crête de la chaîne de l’Étoile, ou repérées à Saint-Jean-du-Puy sur la commune de Trets, à 657 m d’altitude).

Habitations établies contre le rempart - Le Baou-Roux, Bouc-bel-Air

Les sites de la seconde catégorie se caractérisent par une brusque augmentation de leur population. C’est le cas pour le Baou-Roux, cité précédemment. Dès les alentours de 175, l’occupation de ce plateau connaît sa plus grande extension, sur près de 4 ha, avec une fortification à bastions quadrangulaires du côté sud-sud-est. Les secteurs fouillés montrent partout un regroupement des pièces et des espaces d’habitation en îlots rectangulaires ou en files, séparés par des voies de desserte de différentes largeurs, mais selon une répartition hiérarchisée. En fin de période, des espaces bâtis préalablement isolés se regroupent, accaparant même des tronçons de voies, pour former des habitations à plusieurs pièces communicantes, ce qui paraît traduire une complexification de la vie sociale, avec l’amorce d’une séparation des activités domestiques de celles de l’artisanat ou du stockage. Une petite placette est probable, mais aucun vaste bâtiment de nature collective ou cultuelle n’a été reconnu, même si par ailleurs une dédicace domestique à une divinité indigène a été gravée sur le col d’une cruche en céramique. L’ensemble de l’habitat est violemment détruit lors d’une intervention militaire, rattachée aux campagnes romaines de 124-123 av. J.-C. En définitive, par sa superficie, l’organisation du bâti, ses techniques et son système défensif, cette agglomération s’intègre dans les habitudes et le savoir-faire des populations provençales depuis la fin du premier âge du Fer. Son étendue, alors plus vaste qu’auparavant, n’a cependant rien d’exceptionnel, en regard de celles d’autres agglomérations de la basse Provence la plus occidentale (Meynes, Constantine, Saint-Blaise…).

Enceinte à tours semi-circulaires du second habitat - Pierredon, Eguilles

En bordure de la vallée de l’Arc et dominant une vaste plaine agricole, l’habitat perché de Pierredon à Éguilles s’inscrit dans la même dynamique de regroupement de populations. Après la destruction violente d’un premier petit habitat fortifié au début du IIe s., le site est réoccupé dans le second quart ou au milieu du siècle sur une plus vaste étendue (de l’ordre de 2 ha). Il est alors gratifié d’une enceinte en moyen appareil soigné, bien conservée sur son flanc nord-oriental et pourvue de bastions de plan quadrangulaire à angles arrondis. Fouilles et sondages ont dégagé une part de l’habitat intérieur, des pièces regroupées en îlots aux tracés plus ou moins réguliers, séparés par des ruelles de desserte, voire de petites placettes, comme dans l’exemple précédent. Ici aussi, l’architecture montre des remaniements intervenus au cours du siècle. Il est intéressant de noter que les voies font régulièrement office de dépotoir domestique et sont ainsi incorporées dans l’aire de la vie familiale ou artisanale. Les nombreux récipients de stockage et meules rotatives en basalte mis au jour, et surtout la présence d’un contrepoids de pressoir pour la fabrication de l’huile (ou du vin ?), indiquent que les activités agricoles sont toujours majeures pour cette population, tant pour ses besoins vivriers que pour les échanges. Une destruction violente interrompt la vie de ce site, peut-être en 124-123 av. J.-C.

Un dernier exemple de ce mouvement de regroupement d’une partie des populations est également bien illustré par l’oppidum d’Entremont.

Vue aérienne - Entremont, Aix-en-Provence

Une génération seulement après l’implantation d’« Entremont 1 », l’agglomération s’étend sur une superficie quatre fois plus importante autour du précédent habitat, qui sera restauré après démantèlement de son enceinte . On assiste là au même phénomène qu’au Baou-Roux ou à Pierredon. Si l’architecture et la métrologie soulignent une certaine continuité culturelle, tant dans l’habitat et ses principes planimétriques que dans le nouveau système défensif mis en place, d’autres pratiques montrent, pour « Entremont 2 », qu’il ne s’agit en rien d’un simple accroissement du groupe humain antérieur. En effet, par son ampleur et sa robustesse accrue, la fortification a désormais un rôle hautement défensif qui relève d’une bien meilleure connaissance de la poliorcétique. L’architecture et l’aménagement des habitations répondent, par ailleurs, à des besoins qui ne concernaient pas l’habitat antérieur, avec des superficies accrues pour les pièces et leur rassemblement fréquent par deux, trois ou quatre. Il apparaît clairement que ce phénomène va s’accentuer par étapes jusqu’au moment d’une première destruction brutale par l’armée romaine vers 124-123 av. J.-C. Ces accroissements répondent aux nécessités d’un travail artisanal et d’une importante activité de transformation intra-muros des produits de l’agriculture, avec un nombre élevé d’éléments en pierre pour le pressage (huile et/ou vin). « Entremont 2 » présente, avec plus d’acuité que d’autres habitats, le phénomène déjà entrevu à Pierredon. Mieux, les fouilles ont montré l’existence d’étages, dont la construction est alors facilitée par la généralisation de la technique du pisé banché, plus secondairement des murs à pans de bois. La dynamique de séparation entre vie domestique et les très importantes activités de production et de stockage, confirme bien une profonde complexification du tissu social.

Avec les découvertes d’éléments architecturaux sculptés et de fragments de statues peintes en grandeur naturelle, de facture soignée et hyper-réaliste, l’habitat d’Entremont n’a pas été sans raison assimilé avec la polis des Salluvii dont un épisode de la prise a été relaté par Diodore de Sicile.

Salle de stockage avec silo central entouré des bases des 7 doliums en place - Entremont, Aix-en-Provence

L’extension de l’habitat, autant que les transformations constatées après les années 160 dans le bâti et les pratiques artisanales, suggèrent une refondation circonstancielle due à l’état conflictuel qui s’est instauré, dès le début du siècle, entre les communautés indigènes régionales et la ville grecque, puis aux premières interventions romaines sur la côte. Elle répond au besoin de rassemblement de populations sans doute auparavant peu ou mal protégées, mais aussi à la protection des outils de production, tant pour l’autoconsommation et les besoins de la guerre que pour les échanges, ici bien attestés par les importations massives de produits massaliètes et italiens, dont le vin. La présence d’un nombre exceptionnellement élevé de statues, échelonnées au plan stylistique du début du IIIe s. au début du IIe s. av. J.-C., et leur regroupement au débouché, sur le plateau, de la rue qui arrive de la porte principale, a permis d’avancer une interprétation à l’origine de l’agrandissement rapide de cet oppidum : le regroupement volontaire de populations auparavant dispersées dans des habitats moins bien protégés, et notamment des familles de la classe aristocratique, peut-être soucieuses de protéger leurs membres non combattants, mais aussi celui des divers outils de production, ainsi que des symboles familiaux majeurs, signes politiques de leurs lignages.

Si la floraison d’établissements agricoles au cours des IIe et Ier s. semble largement documentée par les prospections, la chronologie du phénomène reste à affiner.

Ensemble artisanal dans un îlot établi contre la fortification. Une maie de pressoir signale une huilerie - Entremont, Aix-en-Provence

On constate néanmoins que la majorité des sites voit le jour assez tard, plutôt dans le courant du Ier s. av. J.-C. Dans l’état actuel des recherches, il convient de noter l’absence de fermes indigènes comparables à celles connues en Gaule intérieure, sans doute en partie parce que le terrain et la végétation se prêtent moins facilement aux prospections aériennes. En tout état de cause, le déficit de données concernant les établissements agricoles de la fin de l’âge du Fer s’explique sans doute par les réoccupations d’époque romaine qui, en se superposant à eux, en ont masqué les vestiges.
Pourtant des traces de systèmes agraires sont perceptibles, à l’image du dispositif de drainage installé dans le fond d’un vallon, au voisinage de fossés et de sols amendés par fumure, en bordure de la route du Pont-de-Galice, à Aix-en-Provence. La pratique de l’irrigation semble apparaître dans le Midi à partir du IIe s. av. J.-C. Le site du Plantier à Rousset a ainsi livré un fossé des IIe-Ier s. av. J.-C., dont le tracé a été repris par une canalisation romaine ; il pourrait avoir rempli cette fonction, à moins qu’il n’ait servi de captage de source.

Désormais le stockage des récoltes passe par l’utilisation du dolium, avec un développement de l’emmagasinage aérien au sein des habitats aux dépens de l’ensilage enterré, même si les deux modes peuvent encore parfois cohabiter.

Restitution d’une huilerie - Entremont, Aix-en-Provence

Les doliums, dont la résistance assure une meilleure pérennité, se rencontrent en grand nombre sur tous les gisements du second âge du Fer (« Entremont 2 »). Ils sont associés à de grands vaisseaux en terre crue, maçonnés sur les sols ou mobiles, qui complètent le dispositif de conservation des grains (à L’Espéri au Puy-Sainte-Réparade ou à « Entremont 2 »). Des pièces de stockage contenant plus de dix doliums sont attestées sur ce dernier site, et peut-être sur l’oppidum du Bayon à Saint-Antonin. L’agriculture repose essentiellement sur la culture des céréales et des légumineuses (Baou-Roux, Bramefan ou Entremont). L’abondance des meules rend compte des activités domestiques de mouture. Aux ressources vivrières fondamentales, s’ajoutent la vigne et l’olivier qui posent le problème du développement des cultures de rapport. Sur l’oppidum d’« Entremont 2 » plusieurs locaux destinés au pressurage des olives et/ou du raisin ont été fouillés. À Pierredon (Éguilles) et au Baou-Roux, une variété de cépage intermédiaire entre vigne sauvage et cultivée est attestée. Si la production de vin est envisageable dès la fin du Ve ou le début du IVe s., comme dans l’Île de Martigues ou à Coudouneù à Lançon, celle d’huile, en revanche, semble faire son apparition seulement à partir du IIe s. (Pierredon, Entremont).

Les sources historiques liées aux interventions militaires romaines en Provence au cours du IIe s. sont régulièrement sollicitées, depuis le XIXe s., pour rattacher plusieurs des destructions violentes observées sur des oppidums régionaux aux campagnes des consuls Fulvius Flaccus et Sextius Calvinus, entre 125 et 123 av. J.-C. Mais la réalité est bien plus complexe, même si ces interventions se soldent par la fondation rapide d’un poste militaire et d’une première agglomération à Aquae Sextiae. Cette installation marque un tournant décisif dans l’organisation des sociétés liguro-celtes, avec la disparition d’une large part de sa classe aristocratique guerrière et la spoliation très probable de territoires autour de l’agglomération naissante. Les habitats groupés indigènes postérieurs soulignent bien les difficultés de l’époque, avec autant de ruptures que de continuités dans l’occupation des implantations majeures antérieures, mais aussi avec l’apparition de nouveaux sites sur d’autres territoires agricoles.

Quelques habitats importants disparaissent totalement dès le dernier quart du siècle, tel le Baou-Roux. Ceux de l’Infernet, de Notre-Dame-de-Consolation, de la Quille ou de Meynes pourraient avoir connu un sort similaire. D’autres, en revanche, se sont relevés rapidement de ces conflits. Ainsi « Entremont 2 », situé à seulement 3 km d’Aquae Sextiae, connaît dès 120 une nouvelle occupation, dynamique aux plans économique et architectural, avec des revêtements de voies rénovés, dont une rue principale monumentalisée qui aboutit à une salle hypostyle à vocation collective. Par contre, on ne sait pas grand-chose de la réalité défensive de l’enceinte antérieure du site. Une nouvelle attaque militaire romaine ruinera définitivement l’agglomération vers 100, plutôt même vers 90 av. J.-C. Il pourrait en être de même pour la Tête de l’Ost à Mimet et pour Pierredon, à Éguilles.

Le pas de Magnan - Saint-Antonin-sur-Bayon

Le dernier quart du IIe s. est aussi le moment de la création ou de la refondation d’autres habitats groupés, qui furent fréquentés à une date plus ancienne. Outre qu’ils marquent, en cette fin de la Protohistoire méridionale, le maintien des modes de vie traditionnels des communautés indigènes, ils rendent compte également, par leur localisation, de probables déplacements de populations. Le mouvement le plus évident est sans doute celui qui a affecté les territoires entourant la nouvelle fondation romaine d’Aix-en-Provence, en faveur d’autres secteurs plus reculés comme le plateau du Cengle et plus généralement le pourtour de la Sainte-Victoire. La commune de Saint-Antonin-sur-Bayon présente ainsi trois exemples d’inégale importance et révélateurs du maintien d’une hiérarchisation, au moins fonctionnelle, des habitats groupés. Deux d’entre eux sont fortifiés. Le plus petit est celui de La Roque Vaoutade I, densément occupé sur une superficie de 0,7 ha et durant une courte période (entre 130/125 et 100/90 av. J.-C.). Le Pas de Magnan, en appui de falaises, est plus vaste (2 ha) et le mobilier retrouvé en prospection montre une installation tout aussi dense, liée au stockage comme à la transformation des produits de l’agriculture. Occupé sur 4,5 ha, entre 125 et 50 av. J.-C, l’habitat du Bayon montre, lui aussi, une forte activité agricole et une pratique de l’échange limitée avec une petite activité métallurgique.

Le site de Bramefan à Puyloubier est le seul exemple autour de la chaîne de la Sainte-Victoire d’un ample habitat de 5,5 ha, densément fréquenté, restructuré et fortifié dans le dernier quart du IIe s. av. J.-C. Son occupation se prolonge jusqu’au début de l’époque augustéenne, avec l’apparition, au milieu du Ier s. av. J.-C., des premières habitations couvertes de tuiles en céramique. La fortification et les activités économiques sont ici autant d’indices révélateurs du maintien de quelques communautés indigènes bien structurées autour de la fondation romaine d’Aix-en-Provence.


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